LA MUSIQUE AU FÉMININ


Kassia, Hildegard von Bingen, Barbara Strozzi, Élisabeth Jacquet de la Guerre, Maria Theresa von Paradis, Hélène de Montgeroult, Marie Jaëlle, Germaine Tailleferre, Lili Boulanger, Ethel Smyth, Mi- chèle Reverdy, Camille Pépin : la liste, déjà longue, est loin d’être exhaustive ; pourtant, combien de ces noms – féminins, est-il besoin de le préciser ? – sont aujourd’hui familiers des mélomanes ? En creux de cet inventaire singulier se dessine un sombre constat : celui de l’invisibilisation des femmes, et en particulier des compositrices, dans le récit historique musical. À l’heure du post-féminisme et de #MeToo, elles demeurent les grandes absentes des programmes des concerts comme des postes institutionnels majeurs.

Conscient de cet état de fait, le festival 4 saisons a choisi de mettre en lumière quatre binômes de créatrices et créateurs, du XVIIIe siècle à nos jours. Sa programmation est donc l’occasion de découvrir trois destins féminins empêchés, occultés par la renommée et la carrière favorisée d’un frère ou d’un mari ; si bien du chemin reste à parcourir, elle permet également de constater les avancées accomplies vers la parité et l’égalité, au travers des compositions pleines de vie de Lisanne et Leonard Schick, jeunes compositeur·rice·s contemporain·e·s dont les talents s’expriment sur un même plan et sans contraintes.

La situation de compositrices aussi différentes qu’Anna-Maria Mozart (dite Nannerl), Fanny Hensel (née Mendelssohn) ou Clara Schumann (née Wieck) permet ainsi de comprendre les mécanismes de l’éclosion de tels talents féminins mais aussi de leur oppression. L’accès des ces femmes à la création s’inscrit en effet dans un contexte social précis : celui d’« enfants de la balle » – Léopold Mozart, le père de Nannerl, comme Friedrich Wieck, celui de Clara, sont des musiciens et des pédagogues renommés – ou issus de familles bourgeoises dans lesquelles la musique fait partie d’une éducation éclairée, à l’instar de la famille Mendelssohn qui appartient à l’élite intellectuelle berlinoise. Longtemps, les cursus des institutions d’enseignement musical sont interdits aux femmes, reléguant leur formation à un cadre privé.

La prime expression musicale de ces jeunes femmes n’est donc nullement empêchée : Nannerl Mozart participe à de précoces tournées européennes aux côtés de son frère ; Fanny Mendelssohn reçoit une éducation musicale de haut niveau et se révèle une brillante pianiste ; Clara Schumann accomplit une carrière de pianiste professionnelle et de pédagogue.

Leur destin d’épouse et de mère est cependant considéré comme un frein à une professionnalisation : Wolfgang Mozart comme Felix Mendelssohn seront considérés comme plus aptes à embrasser une carrière musicale que leur sœur. Plus encore, l’idée que la création musicale, c’est-à- dire la composition, est l’apanage de l’homme reste durablement ancrée dans les mentalités : leur entourage masculin dissuade ces trois femmes de s’imposer comme compositrices, voire même de promouvoir et de publier leur œuvre existante ; pire, une odieuse forme d’autocensure et de doutes en leurs propres capacités les accompagne toute au long de leur vie. Jusqu’au moins la seconde moitié du XXe siècle, la compositrice demeure une figure rare, au parcours volontiers militant, souvent atypique, né de conditions favorables mais exceptionnelles.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Si les préjugés cèdent progressivement, les femmes restent sous-représentées dans la création artistique : ainsi, la profession de compositeur·ice de musique comptait seulement 10% de femmes en 2019. En considérant de surcroît le peu de place accordé aux œuvres contemporaines dans les programmations des concerts, la situation actuelle est donc bien loin d’être satisfaisante. L’initiative du festival 4 saisons n’en est que plus appréciable : il offre à de jeunes compositeur·rice·s la possibilité d’être joué·e·s ; il donne la parole à une jeune créatrice qu’il accompagne dans une toute première expérience compositionnelle ; enfin, comme pour conjurer le sort de ces trois destins opprimés, il met en avant l’harmonie d’une famille actuelle dans laquelle chaque membre peut s’exprimer sans discrimination.

Tel est assurément l’objectif du patient travail de déconstruction des préjugés sexistes et des discours misogynes auquel se livrent un nombre d’acteur·rices toujours plus important. Ce long et méticuleux processus, qui rend enfin aux femmes leur juste place dans l’Histoire, vise avant tout à construire un monde plus égalitaire où l’expression des talents féminins et masculins serviraient une unique cause : celle de l’art.

Nathan Magrecki